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Rapport du 30 août 2006
Expédition du 20 au 29 août

Après avoir attendu durant des semaines une amélioration des conditions météorologiques (en particulier liées à la diminution du vent du sud qui souffle fortement depuis le mois de juin), nous sommes enfin repartis dans les Iles Barren, le 20 août, pour une nouvelle expédition de dix jours, cette fois à Nosy Maroantaly.
Durant cette expédition nous avons capturé 33 tortues (voir la liste des tortues capturées) que nous avons mesurées, baguées et dont nous avons prélevé des échantillons pour l’analyse génétique. Le séjour s’est très bien déroulé et il n’y a rien de spécifique à signaler si ce n’est un taux relativement élevé de tortues touchées par la maladie parmi les spécimens capturés. Nous y reviendrons.

Le début de l’expédition fut tout de même marqué par un contretemps, car le jour où enfin les conditions météorologiques étaient réunies pour partir, le propriétaire de la pirogue que nous avions l’habitude de louer, était lui-même parti dans les îles avec sa pirogue alors que tout était déjà organisé entre le propriétaire et moi. Nous avons alors parcouru toute la région à la recherche d’une autre pirogue où nous pouvions fixer un moteur, mais sans succès, car profitant de cette accalmie du vent, toutes les pirogues susceptibles de nous intéresser étaient partis dans les îles. En plus, il y a un nouveau « collecteur » chinois d’holothuries qui vient de s’installer à Maintirano et qui achète les concombres de mer à des prix très intéressants pour les pêcheurs. Beaucoup de pêcheurs ont donc profité de cette accalmie de la météo pour aller pêcher, en apnée, des concombres de mer. A titre d’exemple, un membre de ma belle-famille a gagné à lui seul prêt de quatre millions FMG en une semaine ! Je suis cependant incapable de mesurer l’impact que peut avoir cette pêche ponctuellement excessive sur les populations d’holothuries et, par la même, sur l’environnement marin en général.
Bref, nous avons alors entendu qu’un pêcheur séjournant à Nosy Maroantaly possédant quatre pirogues soit éventuellement prêt à nous en louer une. C’était risqué de partir dans les îles sans être sûr de disposer d’une embarcation pour travailler, mais c’était la seule solution afin de profiter de cette amélioration du temps. Aussi, je dois vous avouer que notre équipage commençait à s’impatienter, car cela faisait plusieurs semaines que nous n’étions pas sortis et qu’ils ne gagnaient donc rien. Heureusement, cette fois-ci, la chance était avec nous et nous avons effectivement réussi à louer une pirogue sur l’île. Nous avons donc monté mon moteur 6 cv. sur la pirogue que nous avions pris avec nous sur le bateau, puis deux de nos marins sont repartis le 21 août au petit matin avec cette dernière à Maintirano afin de chercher du matériel que nous n’avions pas pu, pour cause de surcharge, prendre avec nous sur le bateau. Pendant ce temps, nous avons installé le campement, puis le lendemain dès le retour des marins avec le matériel, nous avons commencé à travailler.

Notons ici que la pirogue que nous avons achetée pour le projet n’est pas encore prête. Il reste encore quelques jours de travail avant qu’elle soit opérationnelle ; le délai dépendant malheureusement du rythme des personnes qui la préparent. Ceci dit, elle est grande et très belle ; je vous enverrai des photos dès qu’elle sera finie. De nombreux pêcheurs nous l’envient. Je suis impatient de la voire finie car c’est très fâcheux de dépendre d’autres gens pour travailler.

Comme déjà évoqué, cette dernière sortie fut marquée par un nombre élevé de tortues capturées, touchées par la maladie. Sur 33 tortues, 7 présentaient les symptômes de cette maladie en question (fibropapillomonas ?), ce qui fait un taux de plus de 23 % !!! J’ai prélevé deux échantillons sur des excroissances provoquées par cette maladie. A priori, les premiers symptômes de cette maladie sont des boutons autour des yeux. Puis, ils se répandent sur toutes les parties molles du corps pour, finalement, sur les individus les plus gravement atteints, se propager sur la partie ventrale de la carapace. En général, ces boutons se présentent sous différentes formes (cf. photos). Il y a des boutons avec des surfaces très « rugueuses et irrégulières ». Ceux-ci peuvent être de couleur rose ou noir (noir semble être le stade avancé). Mais il y a aussi des excroissances plus lisses et presque rondes qui peuvent atteindre, d’après ce que nous avons constaté, la taille d’un point d’un enfant.

Encore une fois, est-ce une spécificité régionale (je rappelle qu’il s’agit toujours de Nosy Maroantaly) ou est-ce que ce taux élevé est tristement représentatif de l’ensemble des populations de tortues (vertes) dans le sud-ouest de l’Océan Indien ? A suivre…

Notons par ailleurs peut-être aussi la capture d’une tortue verte de 29 cm de long, ce qui en fait la plus petite tortue capturée par notre équipe dans le cadre de nos expéditions.

De plus, durant cette expédition, les coefficients de marée étaient relativement élevés, ce qui fut, comme je l’ai déjà expliqué, très bénéfique pour la pêche aux tortues. Le 24 août, nous avons ainsi capturé 14 tortues en une sortie de pêche ! En revanche, étant donné que la marée haute du matin était trop tôt, nous n’avons pu pêcher que lors des marées hautes de l’après-midi, et donc qu’une fois par jour, durant tout le séjour. Ceci dit, comme d’habitude, toute l’équipe a bien travaillé pendant les dix jours. Aussi, nous commençons à être rodé au travail.
Le 28 août ainsi que le 29, les vents du sud se sont à nouveau renforcés et ont, pour des raisons déjà mentionnées, rendu impossible la pêche aux tortues. Aussi, nous n’avons eu de la chance qu’au petit matin du 29 août, le jour de notre départ pour Maintirano, le vent ne s’était pas encore levé, sinon nous aurions été bloqués dans les îles jusqu’à la prochaine accalmie. Cela n’aurait pas été dramatique car je prévois toujours suffisamment de vivres, au cas où, justement, nous serions bloqués dans les îles pour une raison où une autre. Et dans le pire des cas il y a toujours d’autres pêcheurs sur l’île qui peuvent nous dépanner.

Le dernier jour, le 29 août, nous avons donc finalement levé le camp à 1 h du matin afin de charger le bateau à marée basse ; nous avions déjà préparé le plus gros du matériel la veille. Ensuite nous avons patienté jusqu’à 5 h 30, heure à laquelle le tirant d’eau sous le bateau était suffisant pour quitter l’île, et sommes partis dans le but de rejoindre la passe à marée haute vers 7 h à 7 h 30. La pirogue, qui avance moins vite que notre bateau, était déjà partie vers 3 h afin que nous arrivions en même temps au port. Le franchissement de la passe s’est déroulé sans problème et nous avons rejoint le port de Maintirano vers 7 h 30. Nous avons ensuite passé la journée à entretenir le matériel, nettoyer le bateau et les moteurs, avant de nous écrouler de fatigue. Un séjour d’une dizaine de jours dans les îles demande toujours un certain temps de récupération.
Actuellement nous sommes à nouveau prêts pour une prochaine sortie dans quelques jours. Sachez cependant qu’a l’heure où je vous écris, le vent du sud -et oui, toujours lui- souffle très fort et rend impossible toute sortie dans les îles.

Une question à l’ensemble de nos partenaires. Combien d’échantillons devrions-nous posséder en tout pour avoir un nombre de prélèvement représentatif des différentes espèces, combien de tortues serait-il nécessaire de mesurer et de baguer afin d’obtenir des informations significatives, etc. ?

Autre point : Dois-je entreprendre quelque chose pour optimiser la conservation des échantillons ? Combien de temps se conservent-ils dans l’alcool ? Je rappelle que pour le moment tous les échantillons sont entreposés dans un tiroir à la maison. Aussi, comme je vous l’ai déjà évoqué, nous avons ici à Maintirano des coupures de courant (au minimum 8 heures par jour) et je ne peux donc les conserver au congélateur. Le seul moyen serait éventuellement, en attendant que ces échantillons soient exploités, de les entreposer dans une chambre froide des pêcheries ?!

Pour conclure, revenons sur quelques facteurs sociaux que nous avons, en partie, déjà évoqués.
Dans un milieu aussi isolé que les îles, il est indispensable d’entretenir de bonnes relations avec les acteurs locaux. De ce fait, chaque groupe de pêcheurs dans les îles se rend mutuellement de nombreux petits services. A titre d’exemple, lors du retour de notre dernière sortie à Nosy Maroantaly, il y a plusieurs semaines, nous avions confié une centaine de litres d’eau potable ainsi que cent litres d’essence (ce qui équivaut à une petite fortune ici) et du matériel de camping, à une femme de pêcheur qui demeurait à Nosy Maroantaly et qui devait le garder jusqu’à notre retour. Lors de notre arrivée, j’étais très heureux de constater que rien ne manquait, pas même un litre d’eau. Pour moi ce fut un test et je redoutais un peu ce moment, car il y’avait là, entres autres, pas mal de matériel de camping que nous utilisons pour le projet, mais que je possède à titre privé. Par ailleurs, je dois admettre que ce devait être très tentant de puiser dans nos réserves d’eau, surtout lorsque le mauvais temps ne permet pas, parfois pendant plusieurs jours, d’aller, en pirogue à voile, faire le plein d’eau douce à terre…

Peut-être quelques mots aussi sur les différentes types de pêcheurs que l’on rencontre à cette saison dans les îles. Actuellement il y a principalement trois catégories de pêcheurs qui travaillent aux îles : Les pêcheurs de requins, les pêcheurs de thonidés et les plongeurs (en apnée) de concombres de mer.

Les techniques de pêche sont très différentes les unes des autres.

Les pêcheurs de requins séjournent principalement dans les îles les plus rapprochées du Canal du Mozambique car ils posent leurs filets en général sur des fonds de plus de 100 mètres. D’après ce que j’ai constaté, tous les pêcheurs réunis sur une île attrapent entre 0 et 3 requins par jours et exceptionnellement plus. C’est une pêche très dure car à cette profondeur, les filets, qui sont hissés à la main, sont lourds surtout quand il y a des prises et les lieux de pêche sont souvent éloignés des îles. Ainsi, ces pêcheurs partent en général tous les jours au petit matin en pirogue à voile pour relever les filets et ne rentrent parfois qu’en fin d’après-midi, cela dépend souvent des conditions météorologiques. D’après mes observations, durant ces pêches, les pêcheurs ne prennent jamais à manger et rarement à boire en mer ! Après la capture, une fois de retour sur l’île, les ailerons sont prélevés par le chef d’équipage et la chair est découpée en lamelles et séchée au soleil. Les ailerons sont destinés aux collecteurs chinois et valent relativement chers, la chair séchée est destinée au marché local et est relativement peu onéreuse.

Les pêcheurs de thonidés sont nombreux à cette époque dans les îles. Je dis thonidé car ils visent principalement les thazards mais attrapent aussi des thons jaunes ainsi que des bonites et également quelques carangues, poissons chats et autres poissons dont je ne connais pas les noms. Ces poissons sont séchés puis destinés au commerce local. Les thazards séchés (appelés ici lamatra, ce qui veut dire thon) sont très appréciés par les populations malgaches et valent presque aussi cher que d’autres poissons frais. La saison du « thon » dure, dans cette région, plusieurs mois dans l’année, avec des hauts et des bas. La technique consiste à pêcher avec des filets à la dérive. Les pêcheurs partent en fin d’après-midi afin de rejoindre les lieux de pêche avant la tombée nuit, mettent leurs filets à l’eau, les attachent à leur pirogue, puis se laissent dériver toute la nuit. Inutile de vous dire que dans ces pirogues, les conditions ne sont pas idéales pour passer la nuit, en particulier lorsqu’il y a du vent et que les vagues mouillent la pirogue qui n’est par ailleurs jamais sèche à l’intérieur. Ces pêcheurs profitent en général des thermiques pour les allers-retours lieux de pêche - île. Les prises vont de 5 à 50 poissons par jour et par pirogue. A Nosy Maroantaly, il y avait 18 pirogues qui sortaient chaque jour, mais c’était un nombre plus élevé que d’habitude.

Concernant les plongeurs (en apnée) de concombres de mer, leur activité est beaucoup plus ponctuelle, car elle dépend, encore plus que les autres, des conditions météorologiques. Ainsi, dès que le vent du sud souffle, la mer s’agite et les eaux entourant les îles deviennent troubles, rendant cette pêche en apnée impraticable. Cette pêche peu rapporter très gros à ceux qui la pratiquent (pas tous les pêcheurs pratiquent l’apnée). Plusieurs qualités de concombres de mer sont recherchées. Les plus prisées sont vendues à la pièce et les moins chères au kilo, toujours à des collecteurs chinois.

On pourrait évoquer une quatrième catégorie que sont les femmes et les enfants de pêcheurs. Ceux-ci pratiquent pour la plupart le ramassage de divers produits marins sur le récif, à marée basse. Ils y ramassent également de petits concombres de mer, appelés « stylos » ainsi que des poulpes et divers autres mollusques, destinés principalement à la consommation dans le cadre familial.
Beaucoup d’enfants ne vont ainsi pas à l’école et passent plusieurs mois de l’année dans les îles, certains cependant vont à l’école et accompagnent leurs parents uniquement durant les vacances. Je vous laisse imaginer la dureté des conditions de vie, en particulier pour les femmes et les enfants qui séjournent durant plusieurs mois dans ces îles ; la rareté de l’eau douce étant probablement le problème majeur.

Ces quelques derniers paragraphes ne sont pas directement liés aux tortues, mais ils peuvent participer à donner un aperçu de la vie Vezo dans les îles. Comme nous l’avons évoqué à maintes reprises, une analyse approfondie et une prise en compte de ces facteurs sociaux est indispensable si nous voulons trouver des solutions durables à la conservation de ce magnifique écosystème marin régional et en particulier des tortues marines. Ceci dit, prochainement, des chercheurs plus compétents que moi dans le domaine, viendront faire une « analyse sociale » de la population Vezo de la région dans le cadre de ce projet et poserons ainsi les bases à la recherche de solutions en vue du maintien, à long terme, de l’écosystème marin local.

     
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